Biennale de Venise 2013 – L’art dans tous ses états

La 55ème édition de la Biennale de Venise, le rendez-vous artistique incontournable et reconnu mondialement, a ouvert ses portes le 1er juin et se terminera le 24 novembre prochain. Je m’y suis rendue pour vous.

Cette année la Biennale s’intitule « Il Palazzo Encilopedico » en référence à l’artiste Marino Auriti qui rêvait d’un musée imaginaire réunissant toutes les connaissances de l’humanité. 98 pays y sont représentés, soit 10 de plus cette année, sous la direction du jeune commissaire Massimiliano Gioni. Il nous y offre sa propre vision du monde, une sorte de « chambre des merveilles » mettant en relation des artistes reconnus, des disparus ou encore des autodidactes-inconnus.

Au programme de cette biennale les expositions de l' »Arsenale », les pavillons nationaux des « Giardini » et de nombreux évènements dans la ville.

Les dessins à l’encre de Chine de Lin Xue font joliment écho à la sculpture géante de Roberto Cuoghi. Lin Xue représente un paysage montagneux fantasmagorique dans lequel il retranscrit les moindres détails de la faune, de la flore, de l’énergie des éléments. Roberto Cuoghi quant à lui représente une forme de vie microbienne, reproduite grâce à une imprimante 3D. Sa surdimension nous donne l’impression que les strates ont été façonnées mécaniquement.

Pawel Althamer dépeint un portrait surréaliste de Venise, il moule de vrais visages Vénitiens qu’il assemble à des corps de lambeaux de plastique fondu. Pour lui : « le corps est seulement le véhicule de l’âme ». L’installation dans laquelle le visiteur circule est impressionnante et fascine par ce contraste entre ces corps écorchés, figés et ces visages sereins. Cela m’évoque l’irruption du Vésuve ou encore Spinalonga (l’île crétoise, exil des lépreux) comme si une catastrophe avait soudainement frappé la ville.

Ci-dessous une sélection d’autres oeuvres marquantes de l’Arsenal.

Direction les « Giardini »

C’est dans cette ancienne navette fluviale, la « Trafaria Praia » tout droit débarquée du Portugal que Joana Vasconcelos présente son projet. Elle a pour l’occasion recouvert le ferry d’azulejos bleu et blanc. A l’intérieur une installation composée de pièces de crochets aux formes organiques, recouvre les murs et le plafond, créant une ambiance feutrée. Entouré de LEDs, ce décor aux allures aquatiques s’illumine progressivement comme au rythme d’un organisme vivant. On s’y sent comme dans un cocon, bien, apaisé.

Entrons dans le pavillon Belge, il est très sombre, l’atmosphère est étouffante, la rétine met un certain temps à s’adapter. Peu à peu se révèle devant vous un arbre géant, à terre. Comme un homme mourant, en souffrance, par endroit il saigne même, tandis que d’autres parties paraissent désséchées de l’intérieur. Malgré ses dimensions impressionnantes (plus de 16 mètres) et ses moulages de cire à la morphologie humaine, il est inoffensif, et provoque un drôle de sentiment de compassion. Le projet s’intitule Crippledwood « l’estropié » ce « n’est pas du bois mort mais quelque chose dans ses gènes, un mauvais héritage, un poison tord son ossature  » écrit l’artiste Berlinde de Bruyckere.

Au Pavillon Finlandais, une nature qu’on tranche, qu’on arrache, qu’on découpe, qu’on trie. L’impact de l’homme ?

Le polonais Konrad Smolenski, présente son installation sonore « Everything Was Forever, Until It Was No More »Une image forte : deux cloches géantes font face à deux murs de baffles. A heure fixe, les cloches se mettent en marche… puis peu à peu les enceintes prennent le relai et émettent des sons et vibrations comme s’ils elles cherchaient à retranscrire synthétiquement l’énergie sonore. Des sons puissants, à la limite du supportable : les cloches vous piquent la boîte crânienne puis les enceintes vous grattent les tripes vous plongeant dans une atmosphère tout à fait étrange, masochiste et hypnotique.


Everything Was Forever, Until It Was No More from Anouche Hachmanian on Vimeo.

Sarah Sze, présente son projet « Triple point », allusion au stade chimique d’une substance parfois solide, liquide ou gazeuse. Dès l’extérieur du pavillon on peut observer une de ses constructions, un chaos ordonné qui pose la question de l’ordre des choses. A l’intérieur ses autres constructions interrogent. Tout parait savamment calculé. On se dit que tout objet a raison d’être à sa place, ou qu’il va subir une transformation. C’est comme si on devenait témoin d’une expérience scientifique en cours, finie ou inachevée. Un doux équilibre, qu’on ne souhaite pas perturber et qui anime la curiosité.

Conçu par Gerrit Rietveld il y a 60 ans, le pavillon Néerlendais présente le travail de Mark Manders. Celui-ci joue avec l’espace architectural et tapisse les fenêtres de faux journaux spécialement créés pour l’occasion, faisant entrer la lumière tout en séparant l’intérieur de l’extérieur. Clin d’oeil de plus à l’architecte, il conçoit certaines de ses pièces comme si elles avaient été faites en 1920.

« Working table «  : assurément mon coup de coeur. On y ressent instinctivement la démarche de l’école du Bauhaus. La composition, la structure et l’harmonie des rythmes, avec ce visage. Un visage paraissant fait d’argile qui prend vie et accroche la lumière entre les tranches de bois, un équilibre parfait.

La France et l’Allemagne échangent leur pavillon en savoir plus.

Le pavillon Russe, un brin provocateur. Vadim Zakharov présente son installation “Danaé“. Dès l’entrée un homme perché vous regarde en jetant ses coquilles de cacahuètes. Puis en trois niveaux : une pluie de pièces dorées tombent du toit en verre du pavillon. Au rez de chaussée, les femmes abritées sous un parapluie transparent, peuvent ramasser les pièces pour les verser dans un seau. Celui-ci est relié à une chaîne mécanique qui permet ainsi un acheminement des pièces sans fin. Au 1er étage, les hommes interdits de descendre, sont obligés d’admirer le spectacle. V.Z : « Le message que je veux faire passer est que l’homme doit penser. J’ai érigé une structure et c’est maintenant aux spectateurs de réfléchir à ce que je voulais dire. »

« The Enclave », présenté par Richard Mosse est entièrement filmée en Kodak Aerochrome Infrarouge. La pellicule fut à l’origine conçue à des fins militaires pour la détection de camouflage, ce qui donne ces nuances roses à tous les plans. Photojournaliste à la base R.M souhaite rendre visible une tragédie oubliée. Il met en confrontation les images topographiques du Congo dont le rose bonbon séduit par son esthétisme avec les images d’un peuple en souffrance subissant l’atrocité de la guerre. Son installation video nous immerge dans cette tension palpable qui nous pose la question de l’éthique face à l’esthétique. Un des rares moments politiques de la Biennale qui lui vaudra un Lion d’or.

Richard Mosse – Venise 2013 from Anouche Hachmanian on Vimeo.

Une petite pause au Palazzo Fortuny, véritable lieu construit comme un « cabinet de curiosité ». Aux premiers étages des oeuvres de Tapies, auxquels se mélangent la collection personnelle de Mariano Fortuny collectionneur et voyageur. On passe d’une culture à l’autre, (égyptienne,africaine,…) On découvre un petit théâtre, des salons et chambres tapissées et enfin au dernier étage un espace chaleureux. Un environnement propice à la réflexion et à la création avec vue sur les toits de la ville. On rêverait d’y prendre le thé.

Pour cette 55 ème biennale, les artistes à leur manière nous parlent du monde, de la nature et des hommes. Une nature écorchée, engloutie, blessée, décomposée, recomposée. Un témoignage de l’acte humain peut être ? De ce que nos actes créent en cascades ? On accumule, on collectionne, on transforme…

Abordent-ils le cap vers une nouvelle ère ? Laissent-ils par leurs oeuvres, la trace d’une vie passée, une mémoire humaine pour une planète bientôt disparue. Est-ce une suite logique inconsciente et universelle pour 2013, quand sur 2012 pesait une « fin du monde » selon certaines interprétations des calendriers Mayas ?

Enfin pour conclure, je vous laisse découvrir « grosse fatigue » de Camille Henrot, prix du lion d’argent. Un projet qui m’a particulièrement touchée. Tout y est dit.

 

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